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La ménopause mieux comprise mieux vécue

Extrait du bulletin du janvier 2002

La sexualité à la ménopause :
recherches récentes

Andrée Chatel

Andrée Chatel est une psychologue qui a oeuvré à la clinique de ménopause de l’hôpital Saint-Luc de Montréal.

Introduction

Dans un article intitulé “Sexual Science in the 21st Century : Where are we going? ” John Bancroft écrit qu'à la fin de ce qu'on peut appeler le 1er siècle de recherche sexuelle, on peut affirmer avec assurance que la sexualité humaine demeure une énigme, moins que lorsque Kinsey est entré en scène, mais encore mystérieuse de bien des façons.” Une des principales conclusions de cet auteur concerne “le besoin de développer des approches interdisciplinaires pour étudier les effets des hormones reproductives sur la sexualité humaine, en particulier le besoin d'investiguer l'interaction entre les influences hormonales (c.-à-d. biologiques) et culturelles sur le comportement des individus.”

Convaincue de la fusion fondamentale du corps et de l'esprit, j'aimerais esquisser d'abord un bref tableau, non exhaustif, de certains facteurs psychosociaux et relationnels qui ont un impact important sur le fonctionnement sexuel. Par la suite, en nous basant sur diverses données de recherches concernant surtout le rôle des hormones et l'utilisation de certains médicaments et suppléments nutritionnels, nous verrons si la complexité de la sexualité humaine et les difficultés d'en isoler les variables ont quand même permis d'avancer suffisamment nos connaissances dans ce domaine pour améliorer sensiblement le sort des femmes.

Les statistiques sur l'incidence des perturbations de divers aspects du fonctionnement sexuel varient énormément d'une étude à l'autre, mettant en évidence de nombreux problèmes méthodologiques (limites des études rétrospectives, instruments de mesure inadéquats, échantillonnages insuffisants ou non représentatifs, variables non contrôlées). On peut cependant en retenir que le pourcentage de femmes dont la vie sexuelle est atteinte à cette période est suffisamment important pour que recherches et ressources thérapeutiques soient davantage développées. Sans perdre de vue cependant qu'un grand nombre de femmes n'éprouveront pas de difficultés sexuelles notables à cette période et jouiront même d'une sexualité encore plus satisfaisante, ceci jusqu'à un âge très avancé.

Facteurs pouvant influencer la sexualité à la ménopause

Sphère psychosociale

La ménopause, période de transition existentielle et biologique majeure dans la vie des femmes, représente pour plusieurs une véritable secousse sismique, d'intensité très variable, mais qui ébranle leur équilibre. À cette étape en effet, on est habituellement aux prises avec une crise d'identité qui nous force à nous redéfinir en regard de nous-mêmes et d'autrui. La vulnérabilité ressentie alors est liée, entre autres, à une prise de conscience de plus en plus aiguë de nombreuses pertes et limites. On découvre au plus profond de soi qu'on n'est ni toute-puissante ni immortelle. Ceci exige un réinvestissement psychique qui ne va pas de soi.

La blessure narcissique peut être douloureuse. La bonne nouvelle, c'est que cette transformation pourrait alors faire place à l'intégration de notre féminité et de notre masculinité. Intégration qui nous permettra de rester vivantes, fécondes et désirantes.

Les stéréotypes sociaux concernant la femme ménopausée ou vieillissante ne nous rendent cependant pas la tâche facile. La révolution sexuelle n'a pas libéré les femmes de la tyrannie des normes et de l'obligation de performance, comme de celle de l'idéalisation du corps “parfait”. Dans une culture où l'on idolâtre la beauté, la jeunesse et la minceur, de nombreuses femmes se sentent dévalorisées et non désirables. Or, de se sentir désirée par l'être aimé ne demeure-t-il pas un des plus forts aphrodisiaques?

Ajoutons à ceci le rôle primordial des attitudes, des tabous, de la satisfaction ou de l'insatisfaction sexuelle antérieure, de même que celui des expériences et traumatismes passés, des attentes et de l'état de santé psychologique. La dépression, l'anxiété, le stress et les façons d'y faire face sont autant d'éléments particulièrement importants à considérer.

Pensons par exemple au stress majeur que représente pour beaucoup de femmes le fait de devoir s'occuper de parents vieillissants, malades et dépendants.

La lourdeur de la tâche ne leur laisse parfois plus d'énergie, physique et psychique, pour avoir envie de faire l'amour. Pour un grand nombre de femmes qui s'étaient auparavant laissées prendre dans le tourbillon des multitâches et responsabilités, il était déjà difficile de fermer le commutateur et de ne pas se laisser envahir par une avalanche d'idées intrusives au moment des relations sexuelles. Apprendre à se recentrer, à se reconnecter avec ses désirs profonds, à s'ouvrir davantage à sa propre vie devient alors une étape de notre développement qui servira de tremplin vers une sexualité plus satisfaisante.

Sphère relationnelle

Les facteurs relationnels jouent aussi évidemment un rôle crucial dans la possibilité de jouir d'une vie sexuelle active. Parfois, l'absence d'un (ou d'une) partenaire limitera considérablement l'expression ou la satisfaction sexuelle.

Il m'apparaît important de souligner ici le risque que prennent certaines femmes qui, à la recherche difficile et parfois désespérée d'un partenaire, adoptent souvent un comportement sexuel très à risque. Une intéressante étude de deux professeurs de l'Université de Montréal, faite auprès de 437 femmes, célibataires ou divorcées, révèle que ces femmes seules se protégeaient peu contre la possibilité de contracter une MTS et que ce sont les plus âgées qui se protégeaient le moins. (70 % des femmes seules âgées de 50 à 54 ans se protégeaient en effet moins d'une fois sur deux, comparativement à 47 % de celles de 30 à 34 ans). Paraissant craindre la solitude plus que tout, ces femmes cèdent aux réticences à utiliser le condom exprimées par bien des hommes. Pourtant conscientes des risques qu'elles prennent, 68 % des femmes de cette recherche avaient déjà passé un test de dépistage du sida. Est-il nécessaire de préciser que les difficultés sexuelles possiblement engendrées par cette situation n'ont rien à voir avec le statut ménopausique ?

Quant aux relations de couple que beaucoup de ces femmes convoitent, elles ne sont malheureusement pas toujours de nature à favoriser une sexualité épanouie. Il est incontestable que la présence d'un compagnon attentif, tendre et rassurant est très enviable et s'avère une aide précieuse pour celles qui éprouvent des difficultés liées à leur ménopause. À l'inverse toutefois, de nombreux problèmes de couple contribuent aussi au développement de difficultés d'ordre sexuel: attentes déçues, besoins émotionnels non satisfaits, inconscience de l'interaction destructrice de certains systèmes conjugaux qui entretiennent la colère, la dépendance ou le besoin de maintenir une distance.

Il ne faut pas oublier enfin qu'un grand nombre des problèmes rencontrés à cet âge ont leur origine dans une dysfonction sexuelle du partenaire masculin de même que dans l'anxiété associée à la méconnaissance des changements physiologiques normaux de la réponse sexuelle en avançant en âge.

Sphère biologique

La transformation de la réponse sexuelle qui s'installe au cours du processus du vieillissement se reflète par un ralentissement ou une modification de certains phénomènes associés à l'excitation ou à l'orgasme. Ces changements exigent d'adapter les caresses et les façons de faire l'amour, pour l'homme comme pour la femme (stimulations péniennes plus directes et intenses, relations moins centrées sur la pénétration, etc.). Ils ne sont pas incompatibles avec une réponse sexuelle complète et parfaitement satisfaisante, mais l'ignorance et les problèmes de communication à leur sujet entraînent dysfonction et insatisfaction, conduisant même parfois à l'arrêt total des relations.

Parmi les autres facteurs biologiques pouvant interférer avec la fonction sexuelle, il faut penser à l'impact de certaines maladies telles que la dépression, le diabète, les maladies débilitantes ou encore un syndrome de déficience en androgène (quoique celui-ci soit encore très mal défini). Mentionnons aussi l'effet négatif fréquent de plusieurs médicaments prescrits pour contrer diverses maladies : antihypertenseurs, antidépresseurs, anxiolytiques et sédatifs à haute dose ou pris de façon continue, diurétiques, antioestrogènes, antihistaminiques.

Certaines chirurgies peuvent aussi nuire à la sexualité. L'ovariectomie bilatérale, par exemple, peut atteindre le désir sexuel en modifiant brusquement le fonctionnement hormonal. L'hystérectomie seule peut aussi, dans certains cas, affecter la satisfaction sexuelle, soit par absence des stimulations cervicales ou perte des contractions utérines qui pouvaient auparavant être une composante importante de l'orgasme, soit en raison d'une cicatrice vaginale douloureuse ou soit à cause d'une atteinte de l'image de soi. Ces problèmes peuvent être surmontés, mais ceci exige un temps d'adaptation pendant lequel une aide professionnelle peut être souhaitable.

Étant donné qu'aux États-Unis — et ce n'est pas tellement différent au Canada — le tiers des femmes auront subi une hystérectomie avant d'atteindre l'âge de 60 ans, très souvent pour des raisons relativement mineures, et qu'une ovariectomie bilatérale prophylactique est effectuée dans un bon nombre de ces cas, la nécessité de bien évaluer la pertinence de ces chirurgies ne devrait pas être minimisée.

Recherches récentes relatives à la sexualité des femmes en péri ou en postménopause.

Un domaine de recherche particulièrement exploré dans la dernière décennie a été celui de l'influence hormonale sur différents aspects du fonctionnement humain. Voyons donc en résumé les principales conclusions des recherches récentes qui se sont surtout intéressées au rôle des hormones reproductives dans le comportement sexuel.

Estrogène.

Plusieurs recherches ont déjà mis en évidence les effets négatifs de la déficience en estrogènes sur le fonctionnement psychologique et physiologique. Un “mal-être” général, une recrudescence d'affects anxieux et dépressifs, des symptômes vasomoteurs associés à de l'insomnie, une grande fatigue et les multiples problèmes qui en découlent sont tous des éléments qui peuvent influencer le fonctionnement sexuel et la satisfaction ressentie.

La baisse importante de la production d'estrogène à la ménopause est aussi responsable d'une atrophie uro-génitale qui s'installe progressivement. L’amincissement des muqueuses génitales et la diminution de la lubrification entraînent souvent une dyspareunie (douleur pendant les relations sexuelles) qui, secondairement, peut atteindre le désir sexuel. La simple perception d'une lubrification insuffisante soulève aussi parfois une anxiété qui nuit à la réponse sexuelle. De plus, la présence d'incontinence urinaire chez un bon nombre de femmes peut être très anxiogène et venir augmenter le poids des autres changements importants de l'image corporelle à cette période de la vie. L'expérience clinique nous apprend que les femmes qui ont une faible estime d'elles-mêmes sont alors particulièrement à risque psychologiquement et sexuellement.

Au chapitre des solutions, plusieurs moyens peuvent être envisagés pour contrer les effets négatifs du changement hormonal. L'utilisation de lubrifiants et hydratants vaginaux, d'huile de vitamine E, de crèmes vaginales à l'estrogène ou d'une crème contenant 1-2%? de testostérone, ou encore, l'installation d'un anneau intravaginal (Estring) sont autant de moyens de réduire la douleur. L'ensemble des recherches concluent que l'oestrogénothérapie, en diminuant les bouffées de chaleur et l'atrophie uro-génitale, améliore les problèmes sexuels qui découlent principalement de ces facteurs. Non pas, évidemment, les difficultés d'abandon et d’excitation qui seraient plutôt associés à des problèmes de communication, des tensions et insatisfactions conjugales ou des problèmes d'estime de soi. Dans ces cas par ailleurs, une aide psychothérapeutique, individuelle ou en couple, peut s'avérer très bénéfique.

Progestérone et progestatifs

Certaines études sur les répercussions sexuelles de l'HTR associant estrogènes et progestatifs ont montré un effet négatif possible sur l'humeur et la libido de certaines femmes. Les symptômes dont elles se plaignent alors sont semblables à ceux du syndrome prémenstruel. Ces effets seraient cependant très variables selon la sorte de progestatif, le dosage et la chimie particulière à chaque femme. Selon la recherche de B. Sherwin, l'ajout d'une faible dose de progestatif au traitement oestrogénique ne provoque pas d'effets adverses. Dans leur étude, Jerilyn Prior & al. concluent également à l'absence d'effets secondaires qui seraient imputables à la médroxyprogestérone (progestatif de synthèse). D'autre part, la progestérone naturelle micronisée (chimiquement et biologiquement identique à la progestérone produite par l'ovaire féminin), aurait des avantages sur les progestatifs synthétiques. Son effet inhibiteur sur le SNC aurait moins d'effets dépressifs et les femmes rapportent fréquemment se sentir plus calmes pendant le jour et mieux dormir la nuit.

Le mécanisme d'action expliquant l'influence des progestatifs sur la sexualité demeure mal connu. On sait qu'il y a des récepteurs de progestérone dans le cerveau, principalement dans des régions impliquées dans l'humeur, le comportement sexuel et la cognition. Des réactions d'anxiété, de dépression, d'irritabilité et une baisse de libido pourraient survenir comme résultat d'une déficience fonctionnelle de la sérotonine à des points critiques de la transmission synaptique. Selon certains auteurs, ce serait le ratio Progestérone/Estrogène qui serait responsable des changements au niveau du bien-être. Une explication théorique possible avance que la progestérone est en compétition avec la testostérone pour les récepteurs. Ceci signifie que même si une femme a suffisamment de testostérone, elle pourrait expérimenter une perte d'énergie et de libido si une trop grande quantité de progestatif vient occuper les récepteurs dans la deuxième partie du cycle. La conclusion pratique de ces diverses hypothèses, c'est qu'il est essentiel de rester à l'écoute de l'expérience particulière à chaque femme et d'évaluer avec elle la meilleure approche possible pour résoudre les problèmes quand ils se présentent.

Androgènes

L'hormone reconnue comme étant directement reliée au désir sexuel est la testostérone. L'évidence du rôle de cette dernière est de plus en plus supportée par les résultats de recherches récentes tout en demeurant au centre de nombreuses controverses. D'une part, comme le souligne la gynécologue et chercheuse Susan Davis, dans les études impliquant des femmes ménopausées, des variables aussi importantes que la qualité de la relation de couple, les symptômes ménopausiques et l'état de santé psychologique sont insuffisamment contrôlées. D'autre part, même si on reconnaît le potentiel de déficits en androgènes chez la femme, il n'y a pas de définition clinique ou biochimique claire d'une telle déficience chez celle-ci. Le manque de valeurs normales validées reste donc au coeur du problème. Il s'avère important de clarifier ces notions puisqu'un déclin dans les niveaux physiologiques d'androgènes pourrait, dans certains cas, contribuer à la perte de libido dont se plaignent plusieurs femmes à la ménopause.

Dans la période périménopausique, les niveaux de testostérone peuvent diminuer, demeurer inchangés ou même augmenter. L'évaluation de chaque situation particulière demeure donc essentielle. Après la ménopause, selon la diminution de la fonction ovarienne réduirait la production d'androgènes de 50 %. Par ailleurs, une recherche récente de Laughlin et Barrett-Connor conclut à une réduction des niveaux de testostérone chez des femmes “intactes” (!) c.-à-d. non ovariectomisées, en début de postménopause suivie par une augmentation substantielle de ces niveaux 20 à 30 ans plus tard. Selon ces auteurs, “l'ovaire postménopausique reste une source critique d'androgène à travers tout le cycle de vie des femmes vieillissantes” et, étant donné l'augmentation de l'espérance de vie, ces données doivent être considérées sur le plan clinique.

Il s'avère particulièrement important d'évaluer l'influence de cette hormone dans les cas de ménopause chirurgicale, situation où la production de testostérone et d'androstènedione chute brusquement de façon très importante. Dès le début des années 90, plusieurs études rapportaient que, à la suite d’une ovariectomie bilatérale, un traitement contenant des androgènes agissait de façon synergique avec les estrogènes et améliorait les bouffées de chaleur, la densité osseuse et l'intérêt sexuel. Depuis ce temps, d'autres recherches confirment l'effet négatif d'une diminution de la testostérone libre sur la sexualité de même que l'effet tonique des androgènes sur l'humeur, la libido et le niveau d'énergie. Malgré cela, pour diverses raisons, en particulier la crainte des effets secondaires possibles (virilisation, hirsutisme, profil lipidique), la pertinence d'inclure de la testostérone dans une HTR demeure l'objet de débats animés.

L'évidence clinique actuelle montrerait qu'avec l'utilisation de doses moindres ou de nouvelles formes de testostérone, ces effets sont rares et réversibles. Des études à double insu ont confirmé l'absence d'hirsutisme aux dosages utilisés dans les traitements habituels estrogène-androgène. Le type de testostérone employée exige cependant une attention particulière par rapport aux autres effets secondaires possibles. Ainsi, l'injection de Climactérone, même à un dosage non virilisant (inférieur à celui utilisé dans les premiers essais cliniques) pourrait avoir à long terme un effet marqué sur les lipides et le système cardiovasculaire. Par ailleurs, l'Andriol (undecanoate de testostérone), vendu au Canada et donné à des doses de 40 mg tous les deux jours, n'aurait pas de toxicité hépatique et ne causerait pas d'hirsutisme. Floter & al.(2000) conclut que la prescription d'undecanoate de testostérone, dont l'absorption est rapide, peut être une alternative de traitement importante pour certaines femmes postménopausées, mais qu'elle doit tenir compte des variations individuelles qui sont considérables. Les auteurs recommandent donc un suivi régulier des niveaux sériques de testostérone pour éviter un surdosage dans le traitement.

Un autre médicament qui pourrait s'avérer intéressant est le tibolone (Livial), stéroïde synthétique qui a des propriétés à la fois oestrogéniques, progestogéniques et androgéniques, mais il n'est pas encore en vente au Canada. Ajoutons enfin, en nous basant sur la pratique clinique, l'utilisation d'une crème contenant 1 à 2 % de testostérone, appliquée à l'intérieur des petites lèvres 1 à 2 fois/semaine. La prudence s'impose cependant puisque le dosage de testostérone utilisé est mal contrôlé . Il semblerait aussi que l'usage à long terme de cette crème pourrait conduire à un grossissement graduel du clitoris, réversible toutefois dès que l'application topique est interrompue. Et selon L. Barbach, “rien ne prouve que ce petit organe si important pour la sexualité féminine ne puisse prendre un peu d'ampleur sans quelque bénéfice !”

Un point qu'il m'apparaît essentiel de souligner concernant l'utilisation des androgènes et qui à lui seul devrait suffire à justifier une sérieuse mise en garde, est la nécessité d'une évaluation préalable globale et approfondie de la situation de chaque femme. Une des conclusions du rapport du consensus canadien sur la ménopause spécifie que “chez la femme présentant des problèmes psychosexuels, l'évaluation systématique des concentrations hormonales (particulièrement celles des androgènes sériques) n'est pas recommandée». En effet, il est évident qu'en raison de la complexité de la sexualité humaine, une évaluation et une prise en compte préalables des autres facteurs étiologiques restent primordiales. Or, ceci exige fréquemment une approche interdisciplinaire qui, malheureusement, est trop souvent escamotée. Se contenter de prescrire de la testostérone à une femme sans partenaire sexuel, ou à une femme dont les problèmes conjugaux sont considérables, en vue d'augmenter sa libido, ou ignorer une dépression ou un stress important, n'est pas vraiment la bonne solution.

Dépression et antidépresseurs

Qu'il s'agisse de recherche ou de thérapie, la nécessité de tenir compte de l'état psychologique est en effet incontournable. On sait, par exemple, que la perte d'intérêt sexuel accompagne fréquemment la présence d'une dépression. Même si la fréquence de la dépression majeure n'est pas plus élevée chez les femmes ménopausées que dans la population féminine générale, il est clair que de nombreuses femmes demandent de l'aide au passage de la ménopause en raison d'affects dépressifs. Ces affects ne doivent pas toujours attribués au statut ménopausique et plusieurs recherches font état d'une corrélation plus importante avec différentes variables psychosociales.

Lorsqu'une prescription d'antidépresseurs s'avère indiquée, il importe de tenir compte du fait qu'une atteinte sexuelle, au niveau du désir, de l'excitation ou de l'orgasme, peut faire partie des effets secondaires de cette médication et devenir une cause non négligeable de l'interruption du traitement. Dans ces situations, il faut donc bien évaluer la nature de la dysfonction, son évolution, l'étiologie possible et la satisfaction antérieure avant de décider d'une stratégie de traitement. La revue de divers types de recherche concernant les effets secondaires de ces médicaments indique que la plupart des antidépresseurs — tricycliques, inhibiteurs de la monoamine oxydasse (IMAO), inhibiteurs de la recapture de la sérotonine (ISRS), de même que la venlafaxine — interfèrent avec le fonctionnement sexuel. Font exception le bupropion (Zyban et Wellbutrin) et la nefazodone (Serzone).

Dans les cas où, pour diverses raisons, il apparaît préférable d'opter pour un antidépresseur ayant un effet négatif potentiel sur la sexualité, l'expérience clinique propose toutefois diverses solutions : réduire la dose à son niveau minimal ( sans compromettre son effet antidépresseur), vérifier si la période d'adaptation au médicament en diminue ou en élimine les effets, sauter la prise des ISRS à action brève les jours plus propices aux relations sexuelles (des sortes de congés de fins de semaines !) ou encore, utiliser un “ antidote ” comme le citrate de Sildénafil.

Viagra (Citrate de Sildénafil)

Que sait-on de ce médicament hautement médiatisé qu'est le Viagra ? Le bilan des recherches sur l'utilisation du Sidénafil pour les femmes conclut que cette médication n'est pas aussi efficace pour celles-ci que pour les hommes mais qu'elle donne des résultats positifs lorsqu'il s'agit de dysfonctions sexuelles associées à la prise d'un ISRS .

Un article récent de Berman et Berman précise que des recherches demeurent nécessaires pour déterminer qui sont les candidates idéales pour cette médication. D'après leur expérience clinique, les auteurs croient qu'il s'agit “ de femmes qui étaient satisfaites de leur fonctionnement sexuel mais qui, pour une raison médicale, hystérectomie, ménopause, chirurgie pelvienne ou atteinte neurologique , ne sont plus capables d'excitation sexuelle ou d'orgasme satisfaisant ”

Il est intéressant de noter une étude récente portant sur l'évaluation psychophysiologique de la fonction sexuelle féminine par laquelle l'auteur, Cindy Meston, met en évidence un manque de correspondance entre les mesures génitales de vaso-congestion et le rapport subjectif “ d'être sexuellement excitée ”. Ceci serait très différent des données masculines qui montrent généralement une forte concordance entre les mesures subjectives et physiologiques. Les femmes distingueraient moins clairement que les hommes les indices physiologiques de l'excitation sexuelle, ce qui dans le cadre de la psychologie du développement, correspond à des différences de sexe ayant des racines à la fois biologiques et culturelles.

En résumé, ces différentes recherches suggèrent que les enjeux relationnels et affectifs de même que le contexte général de la relation jouent chez les femmes un rôle primordial dans l'excitation sexuelle féminine. Toutefois, chez les femmes ménopausées ayant des problèmes de lubrification, une médication facilitant le flot sanguin génital peut constituer une des solutions thérapeutiques à envisager.

Nutrition et suppléments

Un domaine de recherche encore très peu exploré est celui de l'utilisation d'herbes et de suppléments nutritifs pour améliorer la sexualité. Les phytoestrogènes et le Black Cohosh (actée à grappes noires) pourraient aider à diminuer les bouffées de chaleur, responsables indirectement de dysfonctions sexuelles, de même qu'à restaurer l'état des muqueuses vaginales et la lubrification.

Il existe aussi un supplément alimentaire qui améliorerait la fonction sexuelle des hommes et des femmes, selon une recherche contrôlée à double insu de Mary Lake Polan présentée au 15e Congrès mondial de Sexologie à Paris, en juillet 2001. Ce produit s'appelle ArginMax et contient de la L-arginine, du ginseng, du ginkgo et 14 vitamines et minéraux. Il aiderait à prévenir la chute de l'oxyde nitrique, une molécule qui améliore la circulation microvasculaire. Des 93 femmes qui ont participé à la recherche, 46 ont reçu le supplément nutritif et 47, un placebo. Après 4 semaines, 62 % du groupe A rapportait une amélioration de la satisfaction sexuelle générale, comparativement à 38 % du groupe placebo. On conclut aussi à une amélioration semblable du niveau de désir sexuel dans un sous-groupe de femmes périménopausiques. Bien que cette recherche soit considérée comme rigoureuse sur le plan scientifique, sa courte durée limite la valeur des résultats.

Une certaine amélioration constatée dans le groupe placebo, de même que dans plusieurs autres recherches, pose une question fascinante. Comment le simple fait de vouloir agir sur sa sexualité et son bien-être en général, ou celui de croire dans un pouvoir quelconque, produit-il des effets thérapeutiques non négligeables ? Ces manifestations de la puissance du psychisme sur la matière devraient donner lieu à des recherches dont l'intérêt pourrait s'avérer extraordinaire et il est malheureux que ce qu'on appelle “ l'effet placebo ”, ou d'autres phénomènes inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances, soient ignorés, méprisés ou ne soient pas davantage étudiés.

Exercice physique

Quelques mots, pour conclure ce bilan de recherches récentes, sur le rôle de l'exercice physique qui, selon des études de plus en plus nombreuses, contribuerait à diminuer les bouffées de chaleur et les symptômes dépressifs et somatiques qui portent souvent atteinte à la sexualité. Une revue de la recherche psychologique montre que l'exercice est un moyen efficace, mais sous-utilisé pour traiter les dépressions légères à modérées. De plus, l'exercice physique constitue une excellente façon de faire face au stress et d'améliorer l'image de soi, autres facteurs dont la vie sexuelle peut bénéficier. Une question demeure ouverte : qu'est-ce qui empêche autant de personnes convaincues de ces bienfaits sur la santé de s'astreindre à cet exercice et comment les aider à franchir l'étape nécessaire pour que l'exercice devienne un besoin et un plaisir?...

Prévention et thérapie

Une approche psychosomatique, individualisée et multidisciplinaire

Si j'ai autant mis l'accent sur l'interrelation étroite des divers éléments en cause, c'est qu'il m'apparaît essentiel de toujours porter un regard global sur toute situation problématique. La découverte d'une cause ne devrait en effet jamais exclure la recherche d'autres causes possibles. Dans un livre publié en 1999, le psychiatre et chercheur Raul Schiavi critique fortement l'erreur fréquente faite par les patient(e)s, mais également par beaucoup de soignants, qui assument trop souvent que les facteurs physiologiques et psychosociaux dans l'étiologie des désordres sexuels sont distincts et non interactifs. On pourrait croire qu'en ce début du 21e siècle, la dualité corps-esprit a fait place à une approche psychosomatique et somato-psychique mieux intégrée, mais il semble qu'un long chemin reste à franchir.

La recherche sexuelle permettra d'améliorer les approches préventives et thérapeutiques dans la mesure où un travail interdisciplinaire sera davantage développé. Travail intégrant les aspects somatiques, émotionnels, intellectuels et sociaux de l'être humain. La compréhension du fonctionnement sexuel doit tenir compte du fait que notre sexualité s'inscrit dans notre histoire personnelle, dans l'histoire de notre ou de nos couples et dans celle de notre culture. Les recherches apportent un éclairage crucial, mais ne devraient jamais faire perdre de vue la nécessité de solutions individualisées. Chaque femme est unique, dans son développement, sa personnalité, sa biochimie et la façon dont chacune vit sa sexualité est hautement individuelle et hors statistique.

Les professionnels de la santé ont enfin la responsabilité de faire savoir que ni la ménopause ni le vieillissement ne sont inévitablement associés à la perte de la sexualité. Plusieurs sondages indiquent que la majorité des gens en santé demeurent sexuellement actifs jusqu'à un âge très avancé. Pour ceci, les couples doivent maintenir leur imaginaire sexuel vivant et se réserver du temps pour le sexe et l'échange amoureux. Le respect des choix personnels dans le domaine de la sexualité est par ailleurs primordial. Certaines femmes, par exemple, décideront, pour différentes raisons, de mettre fin à leur sexualité génitale. L'essentiel ne demeure-t-il pas alors de conserver et de développer davantage la sensualité, la tendresse et tout le répertoire des capacités de plaisir et d'intimité.

En conclusion, j'aimerais souligner qu'une démarche vraiment scientifique doit toujours rester en mouvement et ne pas céder à la tentation du réductionnisme ou de la simplification à outrance. La recherche pharmacologique a eu le mérite, en éclairant certains facteurs biologiques encore mal connus, de permettre† d'importantes avancées thérapeutiques médicalisées. Il reste essentiel toutefois de ne pas focaliser uniquement sur ces aspects, au risque d'appauvrir le sens de la sexualité féminine dont la dimension première est subjective et individuelle.

La recherche et l'expérience clinique démontrent en effet sans équivoque la nécessité de reconnaître le rôle central des aspects sensoriels, affectifs et relationnels et je demeure persuadée que la possibilité de développer ou de maintenir une sexualité satisfaisante repose d'abord sur une réflexion et une recherche personnelle qui, éclairées par la somme des connaissances actuelles, ouvrent la porte à une prise de conscience plus grande de notre désir profond et à une réappropriation de notre vie, de notre identité et de notre capacité d'amour et d'intimité.

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