Extrait du bulletin du
janvier 2002
La sexualité
à la ménopause :
recherches récentes
Andrée Chatel
Andrée Chatel est une psychologue
qui a oeuvré à la clinique
de ménopause de l’hôpital
Saint-Luc de Montréal.
Introduction
Dans un article intitulé
“Sexual Science in the 21st Century
: Where are we going? ” John
Bancroft écrit qu'à la fin
de ce qu'on peut appeler le 1er siècle
de recherche sexuelle, on peut affirmer
avec assurance que la sexualité humaine
demeure une énigme, moins que lorsque
Kinsey est entré en scène,
mais encore mystérieuse de bien des
façons.” Une des principales
conclusions de cet auteur concerne “le
besoin de développer des approches
interdisciplinaires pour étudier
les effets des hormones reproductives sur
la sexualité humaine, en particulier
le besoin d'investiguer l'interaction entre
les influences hormonales (c.-à-d.
biologiques) et culturelles sur le comportement
des individus.”
Convaincue de la fusion
fondamentale du corps et de l'esprit, j'aimerais
esquisser d'abord un bref tableau, non exhaustif,
de certains facteurs psychosociaux et relationnels
qui ont un impact important sur le fonctionnement
sexuel. Par la suite, en nous basant sur
diverses données de recherches concernant
surtout le rôle des hormones et l'utilisation
de certains médicaments et suppléments
nutritionnels, nous verrons si la complexité
de la sexualité humaine et les difficultés
d'en isoler les variables ont quand même
permis d'avancer suffisamment nos connaissances
dans ce domaine pour améliorer sensiblement
le sort des femmes.
Les statistiques sur l'incidence
des perturbations de divers aspects du fonctionnement
sexuel varient énormément
d'une étude à l'autre, mettant
en évidence de nombreux problèmes
méthodologiques (limites des études
rétrospectives, instruments de mesure
inadéquats, échantillonnages
insuffisants ou non représentatifs,
variables non contrôlées).
On peut cependant en retenir que le pourcentage
de femmes dont la vie sexuelle est atteinte
à cette période est suffisamment
important pour que recherches et ressources
thérapeutiques soient davantage développées.
Sans perdre de vue cependant qu'un grand
nombre de femmes n'éprouveront pas
de difficultés sexuelles notables
à cette période et jouiront
même d'une sexualité encore
plus satisfaisante, ceci jusqu'à
un âge très avancé.
Facteurs pouvant influencer
la sexualité à la ménopause
Sphère
psychosociale
La ménopause, période
de transition existentielle et biologique
majeure dans la vie des femmes, représente
pour plusieurs une véritable secousse
sismique, d'intensité très
variable, mais qui ébranle leur équilibre.
À cette étape en effet, on
est habituellement aux prises avec une crise
d'identité qui nous force à
nous redéfinir en regard de nous-mêmes
et d'autrui. La vulnérabilité
ressentie alors est liée, entre autres,
à une prise de conscience de plus
en plus aiguë de nombreuses
pertes et limites. On découvre au
plus profond de soi qu'on n'est ni toute-puissante
ni immortelle. Ceci exige un réinvestissement
psychique qui ne va pas de soi.
La blessure narcissique
peut être douloureuse. La bonne nouvelle,
c'est que cette transformation pourrait
alors faire place à l'intégration
de notre féminité et de notre
masculinité. Intégration qui
nous permettra de rester vivantes, fécondes
et désirantes.
Les stéréotypes
sociaux concernant la femme ménopausée
ou vieillissante ne nous rendent cependant
pas la tâche facile. La révolution
sexuelle n'a pas libéré les
femmes de la tyrannie des normes et de l'obligation
de performance, comme de celle de l'idéalisation
du corps “parfait”. Dans une
culture où l'on idolâtre la
beauté, la jeunesse et la minceur,
de nombreuses femmes se sentent dévalorisées
et non désirables. Or, de se sentir
désirée par l'être aimé
ne demeure-t-il pas un des plus forts aphrodisiaques?
Ajoutons à ceci
le rôle primordial des attitudes,
des tabous, de la satisfaction ou de l'insatisfaction
sexuelle antérieure, de même
que celui des expériences et traumatismes
passés, des attentes et de l'état
de santé psychologique. La dépression,
l'anxiété, le stress et les
façons d'y faire face sont autant
d'éléments particulièrement
importants à considérer.
Pensons par exemple au
stress majeur que représente pour
beaucoup de femmes le fait de devoir s'occuper
de parents vieillissants, malades et dépendants.
La lourdeur de la tâche
ne leur laisse parfois plus d'énergie,
physique et psychique, pour avoir envie
de faire l'amour. Pour un grand nombre de
femmes qui s'étaient auparavant laissées
prendre dans le tourbillon des multitâches
et responsabilités, il était
déjà difficile de fermer le
commutateur et de ne pas se laisser envahir
par une avalanche d'idées intrusives
au moment des relations sexuelles. Apprendre
à se recentrer, à se reconnecter
avec ses désirs profonds, à
s'ouvrir davantage à sa propre vie
devient alors une étape de notre
développement qui servira de tremplin
vers une sexualité plus satisfaisante.
Sphère
relationnelle
Les facteurs relationnels
jouent aussi évidemment un rôle
crucial dans la possibilité de jouir
d'une vie sexuelle active. Parfois, l'absence
d'un (ou d'une) partenaire limitera considérablement
l'expression ou la satisfaction sexuelle.
Il m'apparaît important
de souligner ici le risque que prennent
certaines femmes qui, à la recherche
difficile et parfois désespérée
d'un partenaire, adoptent souvent un comportement
sexuel très à risque. Une
intéressante étude de deux
professeurs de l'Université de Montréal,
faite auprès de 437 femmes, célibataires
ou divorcées, révèle
que ces femmes seules se protégeaient
peu contre la possibilité de contracter
une MTS et que ce sont les plus âgées
qui se protégeaient le moins. (70
% des femmes seules âgées de
50 à 54 ans se protégeaient
en effet moins d'une fois sur deux, comparativement
à 47 % de celles de 30 à 34
ans). Paraissant craindre la solitude plus
que tout, ces femmes cèdent aux réticences
à utiliser le condom exprimées
par bien des hommes. Pourtant conscientes
des risques qu'elles prennent, 68 % des
femmes de cette recherche avaient déjà
passé un test de dépistage
du sida. Est-il nécessaire de préciser
que les difficultés sexuelles possiblement
engendrées par cette situation n'ont
rien à voir avec le statut ménopausique
?
Quant aux relations de
couple que beaucoup de ces femmes convoitent,
elles ne sont malheureusement pas toujours
de nature à favoriser une sexualité
épanouie. Il est incontestable que
la présence d'un compagnon attentif,
tendre et rassurant est très enviable
et s'avère une aide précieuse
pour celles qui éprouvent des difficultés
liées à leur ménopause.
À l'inverse toutefois, de nombreux
problèmes de couple contribuent aussi
au développement de difficultés
d'ordre sexuel: attentes déçues,
besoins émotionnels non satisfaits,
inconscience de l'interaction destructrice
de certains systèmes conjugaux qui
entretiennent la colère, la dépendance
ou le besoin de maintenir une distance.
Il ne faut pas oublier
enfin qu'un grand nombre des problèmes
rencontrés à cet âge
ont leur origine dans une dysfonction sexuelle
du partenaire masculin de même que
dans l'anxiété associée
à la méconnaissance des changements
physiologiques normaux de la réponse
sexuelle en avançant en âge.
Sphère
biologique
La transformation de la
réponse sexuelle qui s'installe au
cours du processus du vieillissement se
reflète par un ralentissement ou
une modification de certains phénomènes
associés à l'excitation ou
à l'orgasme. Ces changements exigent
d'adapter les caresses et les façons
de faire l'amour, pour l'homme comme pour
la femme (stimulations péniennes
plus directes et intenses, relations moins
centrées sur la pénétration,
etc.). Ils ne sont pas incompatibles avec
une réponse sexuelle complète
et parfaitement satisfaisante, mais l'ignorance
et les problèmes de communication
à leur sujet entraînent dysfonction
et insatisfaction, conduisant même
parfois à l'arrêt total des
relations.
Parmi les autres facteurs
biologiques pouvant interférer avec
la fonction sexuelle, il faut penser à
l'impact de certaines maladies telles que
la dépression, le diabète,
les maladies débilitantes ou encore
un syndrome de déficience en androgène
(quoique celui-ci soit encore très
mal défini). Mentionnons aussi l'effet
négatif fréquent de plusieurs
médicaments prescrits pour contrer
diverses maladies : antihypertenseurs, antidépresseurs,
anxiolytiques et sédatifs à
haute dose ou pris de façon continue,
diurétiques, antioestrogènes,
antihistaminiques.
Certaines chirurgies peuvent
aussi nuire à la sexualité.
L'ovariectomie bilatérale, par exemple,
peut atteindre le désir sexuel en
modifiant brusquement le fonctionnement
hormonal. L'hystérectomie seule peut
aussi, dans certains cas, affecter la satisfaction
sexuelle, soit par absence des stimulations
cervicales ou perte des contractions utérines
qui pouvaient auparavant être une
composante importante de l'orgasme, soit
en raison d'une cicatrice vaginale douloureuse
ou soit à cause d'une atteinte de
l'image de soi. Ces problèmes peuvent
être surmontés, mais ceci exige
un temps d'adaptation pendant lequel une
aide professionnelle peut être souhaitable.
Étant donné
qu'aux États-Unis — et ce n'est
pas tellement différent au Canada
— le tiers des femmes auront subi
une hystérectomie avant d'atteindre
l'âge de 60 ans, très souvent
pour des raisons relativement mineures,
et qu'une ovariectomie bilatérale
prophylactique est effectuée dans
un bon nombre de ces cas, la nécessité
de bien évaluer la pertinence de
ces chirurgies ne devrait pas être
minimisée.
Recherches récentes
relatives à la sexualité des
femmes en péri ou en postménopause.
Un domaine de recherche
particulièrement exploré dans
la dernière décennie a été
celui de l'influence hormonale sur différents
aspects du fonctionnement humain. Voyons
donc en résumé les principales
conclusions des recherches récentes
qui se sont surtout intéressées
au rôle des hormones reproductives
dans le comportement sexuel.
Estrogène.
Plusieurs recherches ont
déjà mis en évidence
les effets négatifs de la déficience
en estrogènes sur le fonctionnement
psychologique et physiologique. Un “mal-être”
général, une recrudescence
d'affects anxieux et dépressifs,
des symptômes vasomoteurs associés
à de l'insomnie, une grande fatigue
et les multiples problèmes qui en
découlent sont tous des éléments
qui peuvent influencer le fonctionnement
sexuel et la satisfaction ressentie.
La baisse importante de
la production d'estrogène à
la ménopause est aussi responsable
d'une atrophie uro-génitale qui s'installe
progressivement. L’amincissement des
muqueuses génitales et la diminution
de la lubrification entraînent souvent
une dyspareunie (douleur pendant les relations
sexuelles) qui, secondairement, peut atteindre
le désir sexuel. La simple perception
d'une lubrification insuffisante soulève
aussi parfois une anxiété
qui nuit à la réponse sexuelle.
De plus, la présence d'incontinence
urinaire chez un bon nombre de femmes peut
être très anxiogène
et venir augmenter le poids des autres changements
importants de l'image corporelle à
cette période de la vie. L'expérience
clinique nous apprend que les femmes qui
ont une faible estime d'elles-mêmes
sont alors particulièrement à
risque psychologiquement et sexuellement.
Au chapitre des solutions,
plusieurs moyens peuvent être envisagés
pour contrer les effets négatifs
du changement hormonal. L'utilisation de
lubrifiants et hydratants vaginaux, d'huile
de vitamine E, de crèmes vaginales
à l'estrogène ou d'une crème
contenant 1-2%? de testostérone,
ou encore, l'installation d'un anneau intravaginal
(Estring) sont autant de moyens de réduire
la douleur. L'ensemble des recherches concluent
que l'oestrogénothérapie,
en diminuant les bouffées de chaleur
et l'atrophie uro-génitale, améliore
les problèmes sexuels qui découlent
principalement de ces facteurs. Non pas,
évidemment, les difficultés
d'abandon et d’excitation qui seraient
plutôt associés à des
problèmes de communication, des tensions
et insatisfactions conjugales ou des problèmes
d'estime de soi. Dans ces cas par ailleurs,
une aide psychothérapeutique, individuelle
ou en couple, peut s'avérer très
bénéfique.
Progestérone
et progestatifs
Certaines études
sur les répercussions sexuelles de
l'HTR associant estrogènes et progestatifs
ont montré un effet négatif
possible sur l'humeur et la libido de certaines
femmes. Les symptômes dont elles se
plaignent alors sont semblables à
ceux du syndrome prémenstruel. Ces
effets seraient cependant très variables
selon la sorte de progestatif, le dosage
et la chimie particulière à
chaque femme. Selon la recherche de B. Sherwin,
l'ajout d'une faible dose de progestatif
au traitement oestrogénique ne provoque
pas d'effets adverses. Dans leur étude,
Jerilyn Prior & al. concluent également
à l'absence d'effets secondaires
qui seraient imputables à la médroxyprogestérone
(progestatif de synthèse). D'autre
part, la progestérone naturelle micronisée
(chimiquement et biologiquement identique
à la progestérone produite
par l'ovaire féminin), aurait des
avantages sur les progestatifs synthétiques.
Son effet inhibiteur sur le SNC aurait moins
d'effets dépressifs et les femmes
rapportent fréquemment se sentir
plus calmes pendant le jour et mieux dormir
la nuit.
Le mécanisme d'action
expliquant l'influence des progestatifs
sur la sexualité demeure mal connu.
On sait qu'il y a des récepteurs
de progestérone dans le cerveau,
principalement dans des régions impliquées
dans l'humeur, le comportement sexuel et
la cognition. Des réactions d'anxiété,
de dépression, d'irritabilité
et une baisse de libido pourraient survenir
comme résultat d'une déficience
fonctionnelle de la sérotonine à
des points critiques de la transmission
synaptique. Selon certains auteurs, ce serait
le ratio Progestérone/Estrogène
qui serait responsable des changements au
niveau du bien-être. Une explication
théorique possible avance que la
progestérone est en compétition
avec la testostérone pour les récepteurs.
Ceci signifie que même si une femme
a suffisamment de testostérone, elle
pourrait expérimenter une perte d'énergie
et de libido si une trop grande quantité
de progestatif vient occuper les récepteurs
dans la deuxième partie du cycle.
La conclusion pratique de ces diverses hypothèses,
c'est qu'il est essentiel de rester à
l'écoute de l'expérience particulière
à chaque femme et d'évaluer
avec elle la meilleure approche possible
pour résoudre les problèmes
quand ils se présentent.
Androgènes
L'hormone reconnue comme
étant directement reliée au
désir sexuel est la testostérone.
L'évidence du rôle de cette
dernière est de plus en plus supportée
par les résultats de recherches récentes
tout en demeurant au centre de nombreuses
controverses. D'une part, comme le souligne
la gynécologue et chercheuse Susan
Davis, dans les études impliquant
des femmes ménopausées, des
variables aussi importantes que la qualité
de la relation de couple, les symptômes
ménopausiques et l'état de
santé psychologique sont insuffisamment
contrôlées. D'autre part, même
si on reconnaît le potentiel de déficits
en androgènes chez la femme, il n'y
a pas de définition clinique ou biochimique
claire d'une telle déficience chez
celle-ci. Le manque de valeurs normales
validées reste donc au coeur du problème.
Il s'avère important de clarifier
ces notions puisqu'un déclin dans
les niveaux physiologiques d'androgènes
pourrait, dans certains cas, contribuer
à la perte de libido dont se plaignent
plusieurs femmes à la ménopause.
Dans la période
périménopausique, les niveaux
de testostérone peuvent diminuer,
demeurer inchangés ou même
augmenter. L'évaluation de chaque
situation particulière demeure donc
essentielle. Après la ménopause,
selon la diminution de la fonction ovarienne
réduirait la production d'androgènes
de 50 %. Par ailleurs, une recherche récente
de Laughlin et Barrett-Connor conclut à
une réduction des niveaux de testostérone
chez des femmes “intactes” (!)
c.-à-d. non ovariectomisées,
en début de postménopause
suivie par une augmentation substantielle
de ces niveaux 20 à 30 ans plus tard.
Selon ces auteurs, “l'ovaire postménopausique
reste une source critique d'androgène
à travers tout le cycle de vie des
femmes vieillissantes” et, étant
donné l'augmentation de l'espérance
de vie, ces données doivent être
considérées sur le plan clinique.
Il s'avère particulièrement
important d'évaluer l'influence de
cette hormone dans les cas de ménopause
chirurgicale, situation où la production
de testostérone et d'androstènedione
chute brusquement de façon très
importante. Dès le début des
années 90, plusieurs études
rapportaient que, à la suite d’une
ovariectomie bilatérale, un traitement
contenant des androgènes agissait
de façon synergique avec les estrogènes
et améliorait les bouffées
de chaleur, la densité osseuse et
l'intérêt sexuel. Depuis ce
temps, d'autres recherches confirment l'effet
négatif d'une diminution de la testostérone
libre sur la sexualité de même
que l'effet tonique des androgènes
sur l'humeur, la libido et le niveau d'énergie.
Malgré cela, pour diverses raisons,
en particulier la crainte des effets secondaires
possibles (virilisation, hirsutisme, profil
lipidique), la pertinence d'inclure de la
testostérone dans une HTR demeure
l'objet de débats animés.
L'évidence clinique
actuelle montrerait qu'avec l'utilisation
de doses moindres ou de nouvelles formes
de testostérone, ces effets sont
rares et réversibles. Des études
à double insu ont confirmé
l'absence d'hirsutisme aux dosages utilisés
dans les traitements habituels estrogène-androgène.
Le type de testostérone employée
exige cependant une attention particulière
par rapport aux autres effets secondaires
possibles. Ainsi, l'injection de Climactérone,
même à un dosage non virilisant
(inférieur à celui utilisé
dans les premiers essais cliniques) pourrait
avoir à long terme un effet marqué
sur les lipides et le système cardiovasculaire.
Par ailleurs, l'Andriol (undecanoate de
testostérone), vendu au Canada et
donné à des doses de 40 mg
tous les deux jours, n'aurait pas de toxicité
hépatique et ne causerait pas d'hirsutisme.
Floter & al.(2000) conclut que la prescription
d'undecanoate de testostérone, dont
l'absorption est rapide, peut être
une alternative de traitement importante
pour certaines femmes postménopausées,
mais qu'elle doit tenir compte des variations
individuelles qui sont considérables.
Les auteurs recommandent donc un suivi régulier
des niveaux sériques de testostérone
pour éviter un surdosage dans le
traitement.
Un autre médicament
qui pourrait s'avérer intéressant
est le tibolone (Livial), stéroïde
synthétique qui a des propriétés
à la fois oestrogéniques,
progestogéniques et androgéniques,
mais il n'est pas encore en vente au Canada.
Ajoutons enfin, en nous basant sur la pratique
clinique, l'utilisation d'une crème
contenant 1 à 2 % de testostérone,
appliquée à l'intérieur
des petites lèvres 1 à 2 fois/semaine.
La prudence s'impose cependant puisque le
dosage de testostérone utilisé
est mal contrôlé . Il semblerait
aussi que l'usage à long terme de
cette crème pourrait conduire à
un grossissement graduel du clitoris, réversible
toutefois dès que l'application topique
est interrompue. Et selon L. Barbach, “rien
ne prouve que ce petit organe si important
pour la sexualité féminine
ne puisse prendre un peu d'ampleur sans
quelque bénéfice !”
Un point qu'il m'apparaît
essentiel de souligner concernant l'utilisation
des androgènes et qui à lui
seul devrait suffire à justifier
une sérieuse mise en garde, est la
nécessité d'une évaluation
préalable globale et approfondie
de la situation de chaque femme. Une des
conclusions du rapport du consensus canadien
sur la ménopause spécifie
que “chez la femme présentant
des problèmes psychosexuels, l'évaluation
systématique des concentrations hormonales
(particulièrement celles des androgènes
sériques) n'est pas recommandée».
En effet, il est évident qu'en raison
de la complexité de la sexualité
humaine, une évaluation et une prise
en compte préalables des autres facteurs
étiologiques restent primordiales.
Or, ceci exige fréquemment une approche
interdisciplinaire qui, malheureusement,
est trop souvent escamotée. Se contenter
de prescrire de la testostérone à
une femme sans partenaire sexuel, ou à
une femme dont les problèmes conjugaux
sont considérables, en vue d'augmenter
sa libido, ou ignorer une dépression
ou un stress important, n'est pas vraiment
la bonne solution.
Dépression
et antidépresseurs
Qu'il s'agisse de recherche
ou de thérapie, la nécessité
de tenir compte de l'état psychologique
est en effet incontournable. On sait, par
exemple, que la perte d'intérêt
sexuel accompagne fréquemment la
présence d'une dépression.
Même si la fréquence de la
dépression majeure n'est pas plus
élevée chez les femmes ménopausées
que dans la population féminine générale,
il est clair que de nombreuses femmes demandent
de l'aide au passage de la ménopause
en raison d'affects dépressifs. Ces
affects ne doivent pas toujours attribués
au statut ménopausique et plusieurs
recherches font état d'une corrélation
plus importante avec différentes
variables psychosociales.
Lorsqu'une prescription
d'antidépresseurs s'avère
indiquée, il importe de tenir compte
du fait qu'une atteinte sexuelle, au niveau
du désir, de l'excitation ou de l'orgasme,
peut faire partie des effets secondaires
de cette médication et devenir une
cause non négligeable de l'interruption
du traitement. Dans ces situations, il faut
donc bien évaluer la nature de la
dysfonction, son évolution, l'étiologie
possible et la satisfaction antérieure
avant de décider d'une stratégie
de traitement. La revue de divers types
de recherche concernant les effets secondaires
de ces médicaments indique que la
plupart des antidépresseurs —
tricycliques, inhibiteurs de la monoamine
oxydasse (IMAO), inhibiteurs de la recapture
de la sérotonine (ISRS), de même
que la venlafaxine — interfèrent
avec le fonctionnement sexuel. Font exception
le bupropion (Zyban et Wellbutrin) et la
nefazodone (Serzone).
Dans les cas où,
pour diverses raisons, il apparaît
préférable d'opter pour un
antidépresseur ayant un effet négatif
potentiel sur la sexualité, l'expérience
clinique propose toutefois diverses solutions
: réduire la dose à son niveau
minimal ( sans compromettre son effet antidépresseur),
vérifier si la période d'adaptation
au médicament en diminue ou en élimine
les effets, sauter la prise des ISRS à
action brève les jours plus propices
aux relations sexuelles (des sortes de congés
de fins de semaines !) ou encore, utiliser
un “ antidote ” comme le citrate
de Sildénafil.
Viagra
(Citrate de Sildénafil)
Que sait-on de ce médicament
hautement médiatisé qu'est
le Viagra ? Le bilan des recherches sur
l'utilisation du Sidénafil pour les
femmes conclut que cette médication
n'est pas aussi efficace pour celles-ci
que pour les hommes mais qu'elle donne des
résultats positifs lorsqu'il s'agit
de dysfonctions sexuelles associées
à la prise d'un ISRS .
Un article récent
de Berman et Berman précise que des
recherches demeurent nécessaires
pour déterminer qui sont les candidates
idéales pour cette médication.
D'après leur expérience clinique,
les auteurs croient qu'il s'agit “
de femmes qui étaient satisfaites
de leur fonctionnement sexuel mais qui,
pour une raison médicale, hystérectomie,
ménopause, chirurgie pelvienne ou
atteinte neurologique , ne sont plus capables
d'excitation sexuelle ou d'orgasme satisfaisant
”
Il est intéressant
de noter une étude récente
portant sur l'évaluation psychophysiologique
de la fonction sexuelle féminine
par laquelle l'auteur, Cindy Meston, met
en évidence un manque de correspondance
entre les mesures génitales de vaso-congestion
et le rapport subjectif “ d'être
sexuellement excitée ”. Ceci
serait très différent des
données masculines qui montrent généralement
une forte concordance entre les mesures
subjectives et physiologiques. Les femmes
distingueraient moins clairement que les
hommes les indices physiologiques de l'excitation
sexuelle, ce qui dans le cadre de la psychologie
du développement, correspond à
des différences de sexe ayant des
racines à la fois biologiques et
culturelles.
En résumé,
ces différentes recherches suggèrent
que les enjeux relationnels et affectifs
de même que le contexte général
de la relation jouent chez les femmes un
rôle primordial dans l'excitation
sexuelle féminine. Toutefois, chez
les femmes ménopausées ayant
des problèmes de lubrification, une
médication facilitant le flot sanguin
génital peut constituer une des solutions
thérapeutiques à envisager.
Nutrition et
suppléments
Un domaine de recherche
encore très peu exploré est
celui de l'utilisation d'herbes et de suppléments
nutritifs pour améliorer la sexualité.
Les phytoestrogènes et le Black Cohosh
(actée à grappes noires) pourraient
aider à diminuer les bouffées
de chaleur, responsables indirectement de
dysfonctions sexuelles, de même qu'à
restaurer l'état des muqueuses vaginales
et la lubrification.
Il existe aussi un supplément
alimentaire qui améliorerait la fonction
sexuelle des hommes et des femmes, selon
une recherche contrôlée à
double insu de Mary Lake Polan présentée
au 15e Congrès mondial de Sexologie
à Paris, en juillet 2001. Ce produit
s'appelle ArginMax et contient de la L-arginine,
du ginseng, du ginkgo et 14 vitamines et
minéraux. Il aiderait à prévenir
la chute de l'oxyde nitrique, une molécule
qui améliore la circulation microvasculaire.
Des 93 femmes qui ont participé à
la recherche, 46 ont reçu le supplément
nutritif et 47, un placebo. Après
4 semaines, 62 % du groupe A rapportait
une amélioration de la satisfaction
sexuelle générale, comparativement
à 38 % du groupe placebo. On conclut
aussi à une amélioration semblable
du niveau de désir sexuel dans un
sous-groupe de femmes périménopausiques.
Bien que cette recherche soit considérée
comme rigoureuse sur le plan scientifique,
sa courte durée limite la valeur
des résultats.
Une certaine amélioration
constatée dans le groupe placebo,
de même que dans plusieurs autres
recherches, pose une question fascinante.
Comment le simple fait de vouloir agir sur
sa sexualité et son bien-être
en général, ou celui de croire
dans un pouvoir quelconque, produit-il des
effets thérapeutiques non négligeables
? Ces manifestations de la puissance du
psychisme sur la matière devraient
donner lieu à des recherches dont
l'intérêt pourrait s'avérer
extraordinaire et il est malheureux que
ce qu'on appelle “ l'effet placebo
”, ou d'autres phénomènes
inexplicables dans l'état actuel
de nos connaissances, soient ignorés,
méprisés ou ne soient pas
davantage étudiés.
Exercice physique
Quelques mots, pour conclure
ce bilan de recherches récentes,
sur le rôle de l'exercice physique
qui, selon des études de plus en
plus nombreuses, contribuerait à
diminuer les bouffées de chaleur
et les symptômes dépressifs
et somatiques qui portent souvent atteinte
à la sexualité. Une revue
de la recherche psychologique montre que
l'exercice est un moyen efficace, mais sous-utilisé
pour traiter les dépressions légères
à modérées. De plus,
l'exercice physique constitue une excellente
façon de faire face au stress et
d'améliorer l'image de soi, autres
facteurs dont la vie sexuelle peut bénéficier.
Une question demeure ouverte : qu'est-ce
qui empêche autant de personnes convaincues
de ces bienfaits sur la santé de
s'astreindre à cet exercice et comment
les aider à franchir l'étape
nécessaire pour que l'exercice devienne
un besoin et un plaisir?...
Prévention
et thérapie
Une approche psychosomatique,
individualisée et multidisciplinaire
Si j'ai autant mis l'accent
sur l'interrelation étroite des divers
éléments en cause, c'est qu'il
m'apparaît essentiel de toujours porter
un regard global sur toute situation problématique.
La découverte d'une cause ne devrait
en effet jamais exclure la recherche d'autres
causes possibles. Dans un livre publié
en 1999, le psychiatre et chercheur Raul
Schiavi critique fortement l'erreur fréquente
faite par les patient(e)s, mais également
par beaucoup de soignants, qui assument
trop souvent que les facteurs physiologiques
et psychosociaux dans l'étiologie
des désordres sexuels sont distincts
et non interactifs. On pourrait croire qu'en
ce début du 21e siècle, la
dualité corps-esprit a fait place
à une approche psychosomatique et
somato-psychique mieux intégrée,
mais il semble qu'un long chemin reste à
franchir.
La recherche sexuelle permettra
d'améliorer les approches préventives
et thérapeutiques dans la mesure
où un travail interdisciplinaire
sera davantage développé.
Travail intégrant les aspects somatiques,
émotionnels, intellectuels et sociaux
de l'être humain. La compréhension
du fonctionnement sexuel doit tenir compte
du fait que notre sexualité s'inscrit
dans notre histoire personnelle, dans l'histoire
de notre ou de nos couples et dans celle
de notre culture. Les recherches apportent
un éclairage crucial, mais ne devraient
jamais faire perdre de vue la nécessité
de solutions individualisées. Chaque
femme est unique, dans son développement,
sa personnalité, sa biochimie et
la façon dont chacune vit sa sexualité
est hautement individuelle et hors statistique.
Les professionnels de la
santé ont enfin la responsabilité
de faire savoir que ni la ménopause
ni le vieillissement ne sont inévitablement
associés à la perte de la
sexualité. Plusieurs sondages indiquent
que la majorité des gens en santé
demeurent sexuellement actifs jusqu'à
un âge très avancé.
Pour ceci, les couples doivent maintenir
leur imaginaire sexuel vivant et se réserver
du temps pour le sexe et l'échange
amoureux. Le respect des choix personnels
dans le domaine de la sexualité est
par ailleurs primordial. Certaines femmes,
par exemple, décideront, pour différentes
raisons, de mettre fin à leur sexualité
génitale. L'essentiel ne demeure-t-il
pas alors de conserver et de développer
davantage la sensualité, la tendresse
et tout le répertoire des capacités
de plaisir et d'intimité.
En conclusion, j'aimerais
souligner qu'une démarche vraiment
scientifique doit toujours rester en mouvement
et ne pas céder à la tentation
du réductionnisme ou de la simplification
à outrance. La recherche pharmacologique
a eu le mérite, en éclairant
certains facteurs biologiques encore mal
connus, de permettre† d'importantes
avancées thérapeutiques médicalisées.
Il reste essentiel toutefois de ne pas focaliser
uniquement sur ces aspects, au risque d'appauvrir
le sens de la sexualité féminine
dont la dimension première est subjective
et individuelle.
La recherche et l'expérience
clinique démontrent en effet sans
équivoque la nécessité
de reconnaître le rôle central
des aspects sensoriels, affectifs et relationnels
et je demeure persuadée que la possibilité
de développer ou de maintenir une
sexualité satisfaisante repose d'abord
sur une réflexion et une recherche
personnelle qui, éclairées
par la somme des connaissances actuelles,
ouvrent la porte à une prise de conscience
plus grande de notre désir profond
et à une réappropriation de
notre vie, de notre identité et de
notre capacité d'amour et d'intimité.
Retour
à la liste d'articles
|